Au delà des défis de société souvent évoqués pour faire face aux enjeux du développement durable, trois questions plus spécifiques challengent la gouvernance des projets de territoire tant elles semblent difficiles à aborder au travers des démarches de conception traditionnelles : comment prévoir et mesurer la performance et la compétitivité d’un territoire ; comment mettre l’usage au centre d’un projet et intégrer les usagers à sa conception ; comment anticiper les cycles de vie et l’évolutivité d’un territoire et de ses infrastructures ? Aborder ces défis amène à réfléchir à l’évolution des processus d’idéation et d’innovation dans le cadre de démarches plus collaboratives.

L’innovation n’est en aucun cas un processus naturel car elle dépend rarement d’un seul acteur, tant elle est répartie entre diverses compétences qu’il convient de rassembler. L’idéation, en tant que processus préalable et parfois parallèle à l’innovation, se doit donc d’être un temps de co-création et d’inclusion des parties prenantes autour de projets rassembleurs. Mais quelle valeur objective donner à la collaboration dans le contexte de la conception urbaine ? Cette dernière est en effet en prise directe avec la politique et ses temporalités contradictoires, ses métiers traditionnels souvent enfermés dans des savoir-faire trop cloisonnés, et elle privilégie à juste titre la créativité et la sérendipité au management de projet et aux techniques de génération d’idées.

L’idéation dans ce domaine n’est donc pas tant destinée à formuler une solution et à la représenter qu’à produire collectivement des choix qui favorisent la négociation, les échanges de points de vue et les visions partagées entre les diverses parties prenantes. Seule cette ouverture à de nombreux savoirs et savoir faire, certains étant experts et d’autres plus tacites, légitiment la décision. Il convient donc de soigner minutieusement les conditions de mise en œuvre de cette étape préalable trop souvent négligée, ou confiée à des acteurs qui la confisquent à leur seul profit.

Cette ouverture peut être confortée par des « lieux d’innovation » qu’il s’agit d’identifier ou, à défaut, de créer et d’animer. Ces lieux, physiques ou virtuels, peuvent être des espaces de capitalisation et de transmission des connaissances, des espaces de densité créative favorisant l’inspiration, les manifestations artistiques et l’expression de connaissances tacites, des plateformes d’innovation collaboratives et ouvertes, des centres de créativité, incubateurs d’idées, laboratoires d’idées, fablabs, living labs, …

Derrière ces lieux, se profile le principe de laboratoires d’innovation urbaine qui mobilisent, hors institutions, le personnel politique et technique des villes, les citoyens, les entreprises et les milieux académiques concernés. Ces «embrayeurs de débats», en associant intelligence relationnelle, règles de décision et partage de responsabilités, et en se focalisant sur la résolution d’actions précises et bien identifiées, constituent un bon terreau pour l’innovation. S’ils ne manquent pas de soulever des questions d’ordre éthique et juridique, ils permettent de mieux valoriser les ressources et les patrimoines locaux, matériels et immatériels, et d’optimiser la résistance aux vulnérabilités d’une collectivité ; ils développent ses capacités d’adaptation et de résilience, favorisent son auto-organisation et l’auto-apprentissage de ses membres, et en entretiennent la diversité.

Jean-Jacques Terrin

29.03.2016